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Pourquoi peut-on dire que la gentrification culturelle touche nos danses ?

Un sujet mis en avant durant le battle hip-hop Summer Dance Forever 2025

Si tu n’as pas suivi la story :

Au top 6 de la catégorie Locking du Summer Dance Forever 2025, un participant a imité un singe face à son adversaire… Noir. Le public sur place n’a pas réagi, mais cela n’a pas été la même chose sur les réseaux.

En dehors de cet acte, l’incident interroge un sujet plus global : que se passe-t-il quand des danses nées comme formes de résistance noire sont gentrifiées au point d’oublier leur histoire ?

Comprendre l’origine politique du locking

 Une danse née dans un contexte de lutte raciale

Le locking, née dans les clubs de Los Angeles dans les années 1970, au moment de l’âge d’or de la funk music mais aussi durant une période marquée par le racisme et les injustices envers les personnes de couleur . Le locking a été créé par Don Campbell.

A tort, beaucoup pensent que le locking est fun, théâtral, humoristique, qu’il a toujours laissé une place à la caricature et à l’autodérision, mais c’est une interprétation biaisée de l’histoire. Les « mimes » sont une signature du style certes mais le locking est apparu dans un contexte politique et racial tendu.

Imiter un singe devant une personne noire  : une symbolique lourde qui ne peut être ignorée

Ainsi, durant le Summer Dance Forever 2025, pour certain•es, ce n’était qu’une improvisation humoristique, dans la “tradition clownesque” du locking, mais pour beaucoup, impossible d’y voir une simple blague. Imiter un singe devant une personne noire est un acte raciste.

Historiquement, cette comparaison a servi à déshumaniser :

  • Au XIXe siècle, des pseudo-sciences racistes associaient Africains et primates pour légitimer l’esclavage et la colonisation.
  • Au XXe siècle, les caricatures et minstrel shows entretenaient cette image pour ridiculiser et inférioriser.
  • Aujourd’hui encore, elle ressurgit dans les stades, avec cris de singe et lancers de bananes visant des joueurs noirs.

Autrement dit, ce geste convoque une mémoire lourde, même s’il est accompli « sans intention ».

Mais comment un amoureux de cette culture peut-il ignorer l’impact d’un tel geste ? 

Parlons de la gentrification du locking – et, plus largement, du hip-hop.

En devenant mainstream, ces danses se sont éloignées de leur dimension politique et identitaire. Ces styles sont nés comme réponses à l’exclusion, à la pauvreté, au racisme et à la violence policière (…) Mais aujourd’hui ?

De la résistance noire aux studios prestigieux : une danse décontextualisée

Aujourd’hui, ces mêmes danses sont enseignées dans des studios prestigieux, sur des scènes sponsorisées, dans des compétitions mondialisées, et consommées par des publics qui ignorent parfois complètement ces origines. Elles se vendent comme « universelles » et « neutres », déconnectées de leurs histoires étroitement liées à l’histoire afro-américaine.

Ce phénomène, la gentrification culturelle, suit la même logique que celle de la gentrification urbaine : on prend un espace populaire, on le rend attractif, on institutionnalise… et on écarte, volontairement ou non, ceux qui l’ont créé et ce qu’ils voulaient transmettre. 

Quand le lissage culturel ouvre la porte aux violences symboliques

Le problème ? À force de lisser le contexte historique et identitaire, on efface les codes éthiques et la conscience politique qui accompagnaient ces pratiques. Dans un battle des années 70, imiter un singe devant un danseur noir aurait été inimaginable, parce que tout le monde partageait la même conscience de ce que représentait un tel geste. Aujourd’hui, dans une scène globalisée et déconnectée de ses racines, ce type d’acte peut se produire… sans réaction immédiate du public.

La gentrification ne se résume donc pas à une question de style ou d’esthétique. Elle a un impact concret : elle crée des espaces où l’ignorance culturelle peut mener à des violences symboliques, souvent involontaires mais réelles. On apprend les moves, pas leur histoire. On copie l’esthétique, mais on gomme la lutte qui lui a donné naissance.

Une responsabilité culturelle indispensable

Cet épisode pose une question cruciale : peut-on protéger l’essence du locking ou de toute autre danse lourde de sens, de culture, d’histoire quand ils sont institutionnalisés, commercialisés et gentrifiés ?

Car il ne s’agit pas de critiquer les battles ou de figer la danse, mais de réintroduire la culture dans la pratique.

Il y a une réalité à prendre en compte : l’éducation au racisme n’est pas la même partout. Ce qui semble « évident » dans un pays peut être moins intégré dans d’autres continents. Cette diversité de référentiels ne doit pas être une excuse, mais un appel à renforcer la transmission culturelle dans les scènes mondialisées.

Danser le locking, le hip-hop (…) implique une responsabilité culturelle qui passe aussi par la transmission du contexte politique à la création du style, l’éducation au racisme (…).