Le 26 juillet 2024, sous nos yeux ébahis, le monde redécouvre la danse électro. Je regarde la cérémonie chez des potes, et j’ai la scène sous les yeux. Le duo Mazelfreten (Laura Defretin et Brandon Masele aka Miel), les danseuses et danseurs de leur compagnie, et des danseurs invités pour l’occasion, enflamment la cérémonie sur la Seine depuis une péniche ou l’énergie est électrique. Le monde entier admire un show majestueux de la seule danse complètement made in France, l’électro.
C’est là que mes potes et le reste de la France font le rapprochement (en vrai je les ai un peu aidés). Ce qu’ils appelaient la Tecktonik, dont ils se sont abondamment moqués à l’époque (ou qu’ils ont rapidement essayé, mais ils ne l’assument pas), n’est pas morte, elle n’a pas disparu, et ce soir d’été, elle les a carrément scotchés à leurs sièges.
le tableau de la danse électro à la cérémonie d’ouverture des JO de Paris 2024.
Après ça, c’est la version de l’histoire hors du monde de la danse.
Pour les danseuses et les danseurs, c’est autre chose qui se joue. On sait que l’électro n’a pas disparu, qu’elle ne s’appelle pas « Tecktonik » et que l’image ne lui rend pas du tout justice. On sait que les danseuses et danseurs électro représentent dans les battles all style et expérimentaux ou sur scène depuis des années. On sait qu’ils imposent avec talent une danse qui gravite autour des cultures hip hop, qui est la seule à être née et avoir grandi ici.
Pour nous, la cérémonie d’ouverture, c’est une consécration. Celle du travail de danseurs que l’on croise régulièrement dans des battles qu’ils éteignent, ou qu’on a pu avoir la chance de voir sur scène dans des créations époustouflantes. Je pense entre autres au vibrant RAVE LUCID de Mazelfreten qui affiche complet à chaque représentation depuis maintenant plusieurs années, un exploit.
Mais même si j’avais fait le mec sur le moment, pour être honnête jusqu’à cette semaine je n’en savais pas beaucoup plus que ça sur l’électro.
Et c’est là que la minisérie réalisée par le duo Loïc Phil et Marianne Getti pour Arte vient me sauver la vie. Rebonds, une épopée de la danse électro, c’est quatre épisodes de 20 minutes environ, qui vont prendre le temps de combler ce manque, et de nous raconter toute l’histoire incroyable de la danse électro, depuis sa naissance en club au milieu des années 2000 jusqu’au revival bien mérité qu’elle connait ces dernières années. J’y apprends que la Tecktonik, c’est le nom d’une soirée des années 2000 organisée par un club qui découvre dans ses soirées de jeunes danseurs qui s’envoient (et leurs bras, surtout leurs bras). Le gérant va y flairer une affaire et embaucher les premiers danseurs électro nés sur place, capitalisant sur leur talent pour vendre leurs soirées, mais aussi des shows et toute une série de produits dérivés.
J’apprends aussi que si la danse électro nait dans ce club de Rungis, le Métropolis, c’est par contre dans les battles et selon des codes proches du hip hop qu’elle va grandir, faire ses armes, et mettre à l’épreuve ceux qui seront ses représentants les plus reconnus. Jimmy Milliard Media puis Brandon Miel Masele font comme beaucoup d’autres leurs armes au Vertifight, un battle national puis international, en solo ou en groupe, uniquement autour de la danse électro. C’est autour de ce battle, en s’y dépassant et en s’entrainant particulièrement dur pour y briller que germent les graines du LRC (Life’s round Contest), la coupe du monde de danse électro organisée jusqu’à aujourd’hui par Milliard, ou encore des projets chorégraphiques de Mazelfreten pour Miel (c’est au Vertifight qu’il se fera repérer par la chorégraphe Bianca Li, première à mettre sur scène la danse électro). Les archives filmées de l’évènement sont incroyables, et je plonge au début des années 2010 pour profiter des battles de crew et de l’ambiance incroyable de ce gymnase d’Île de France. La matière visuelle de la série est incroyable, et on a l’impression d’y être.
En voyant Rebonds, j’ai énormément appris, et j’ai particulièrement vibré. J’ai plongé dans les années 2000-2010, dans les histoires incroyables, souvent pas faciles mais toujours inspirantes de Miel, Mathou, Treaxy, Youval, Milliard, Crazy, Myax, Jaddow, Ayaba et d’autres.
En revanche, ce que j’aurais aimé y apprendre (et qu’heureusement on m’a appris juste après), c’est que l’électro en général, et même dans ses dimensions les plus compétitives, n’est pas qu’une affaire de garçons au début des années 2010. Bien sûr, Mathou, pionnière de la danse électro est là pour nous raconter les débuts au Métropolis aux côtés de Treaxy par exemple. Mais lorsqu’on passe à la compétition, à ce qui a permis à l’électro de s’exporter et de s’implanter ailleurs qu’en France, la série ne nous parle d’aucune danseuse.
Et pourtant, à l’époque elles sont déjà plusieurs à marquer l’histoire du mouvement. La plus emblématique, c’est certainement Soniaah, qui enchaine les victoires au Vertifight, conserve le titre de championne et montre que les filles ne sont pas en reste au niveau compétition. Mais à ce moment, les filles ne battlent que les filles, et sont reléguées au second rang des tournois, au point que la série semble les oublier, et donne la fausse impression qu’entre Mathou et la nouvelle génération (incarnée avec brio dans la série par Ayaba et Jaddow), l’électro n’aurait pas été une affaire de femmes. En tous cas, aujourd’hui, la nouvelle génération, les débutants en électro sont en grande majorité des femmes (et on les voit en nombre dans la série !), et ont arraché une reconnaissance plus que méritée, mais on aurait peut-être aimé que les réalisateurs prennent le temps de donner leurs lettres de noblesses aux anciennes qui dans des conditions particulièrement difficiles ont pavé la voie des succès d’aujourd’hui.
En parlant de nouvelles génération, Rebonds m’apprend que l’électro a failli disparaitre. Comme les pionniers à l’honneur dans la série le disent, s’étant activement concentrés sur leur réussite professionnelle, les anciens de l’électro ont à un moment oublié que pour maintenir la danse et la culture active, il fallait transmettre et former, massivement. Après une période de trou, d’incertitude, la menace d’extinction de la culture électro est loin derrière nous, et les formations comme la Planke ou la Capsule ont envoyé sur les dancefloors et les scènes du monde entier des dizaines de danseuses et danseurs électro qui en font certainement aujourd’hui l’une des cultures les plus remarquables des danses non académiques en France.
En bref, j’ai adoré Rebonds, même s’il y a deux trois bouts de la grande histoire de l’électro que j’aurais aimé voir un peu plus explorés, par exemple les influences et origines de sa musique et de sa danse, qu’on a l’impression dans la série de voir naitre un peu comme par magie.
Mais j’ai l’impression d’avoir enfin compris un peu mieux cette culture, d’avoir vibré avec celles et ceux qui la représentent si bien, et de comprendre enfin l’immense travail qui a été fait pour faire survivre et grandir ce mouvement, qui aujourd’hui est plus vibrant que jamais, et probablement uniquement au début du raz de marée !
Allez voir Rebonds sur Arte.TV ou sur Youtube, de toute urgence, les 4 épisodes de 20 minutes sont à regarder d’un trait, et n’hésitez pas à répandre la bonne nouvelle !
